VI
LE JOURNAL

Après de heures d’hésitation, je compose le numéro. Je déteste mendier, me mettre à plat ventre pour des gens de pouvoir. J’appelle au journal… ça répond.

–La rédaction?, dit une réceptionniste à la voix aussi « tabagiste » que nasiarde.

–Oui, madame Beauchemin s’il-vous-plaît.

–Un instant, me dit la standardiste en soupirant car j’ai probablement interrompu sa game de Ma-Jong à l’ordi.

J’attends… J’ai côtoyé plein de journalistes dans ma vie et ces gens sont très spéciaux. Dans les arts et spectacles, je les classe en quatre catégories : l’insécure-groupie, le suffisant frustré, le professionnel et le tabletté de fin de carrière. Moi, j’ai pogné un mélange des deux premiers avec Beauchemin. Je lui ai envoyé le kit de presse et l’album des Mosquitos, y’a deux mois déjà, et ça fait deux mois qu’elle me dit de la rappeler dans deux semaines. De toute évidence, elle n’en a rien à foutre. Peut-être qu’elle me replace et qu’à veut rien savoir de moi. Y’a trois ans, mon ami Ducasse, un gaffeur invétéré, avait abordé sa meilleure copine dans un bar et avait demandé à Beauchemin, voulant faire son intéressant, c’était pour quand son bébé. Hostie… était pas enceinte. Si tu veux voir de vrais couteaux dans les yeux d’une fille, demande-lui ça, surtout si est célibataire en plus. Elle lui a garroché sa bière dans face, à peu près à la même vitesse et au même débit que de l’eau qui sort d’une borne-fontaine.

– Karine Beauchemin?

La scribe me sort de la lune. Je prends mon courage à deux mains.

– Madame Beauchemin, c’est Dan Moisan du groupe les Mosquitos…

– Je vous ai dit de me rappeler dans deux semaines, me réplique-t-elle, en soupirant d’impatience.

– Ben, euh… c’est que ça va faire deux semaines demain. Pis en plus, on part en tournée en Onta…

– Écoutez, là, rappelez-moi dans deux semaines, j’ai un papier à finir sur Isabelle Boulay, j’ai pas le temps.

Là, c’est moi qui a mon crisse de voyage.

– Regardez, madame Beauchemin, quelle place a la scène locale dans votre journal? Pas moyen d’avoir un moment avec vous mais à l’autre bout de l’Atlantique, Thomas Fersen pète, calisse, pis vous y consacrez une demie page…

Je peux pas croire que je viens de dire ça. Là, c’est elle qui est en tabarnak.

– Ah ben j’en r’viens pas! Comment osez-vous vous comparer à Thomas Fersen? Savez-vous quoi? Je vais l’écouter votre album pis je vais en parler de votre band, pis vous allez voir!, me dit-elle, d’un ton plus que menaçant et qui laisse présager tout sauf une bonne presse.

J’abdique.

– Regardez, laissez faire! J’envoie un messager chercher l’enveloppe que je vous ai envoyée. Si vous êtes pour parler de moi de cette façon-là, j’aime autant que vous n’écriviez rien du tout.

– Bon ben c’est ça… Clic!

Chu pompé là, ça a pas de crisse d’allure. Je comprends que ces gens sont sur-sollicités mais y sont parfois tellement méprisants et arrogants car ils savent que sans eux, tu n’existes pas. C’est pas tout le monde qui est capable de gérer ça. Ça chie sur les inconnus mais en même temps, ça devient complaisant et excité comme des ados hystériques quand ça rencontre Peter Gabriel. C’est des humains, finalement, des « fashion victims » comme tout le monde qui écrivent autant et souvent plus pour les collègues que pour le peuple. Ça a des égos démesurés et t’avises pas d’essayer de leur expliquer quelque chose… ils savent tout. J’en ai connu de très bons mais c’est comme le très bon vin à la SAQ, y’en a vraiment pas sur toutes les tablettes.

Crisse, y’a deux journaux à Québec pis chu entrain de m’en mettre un à dos. Faut que je fasse de quoi.

Je rappelle.

– La rédaction….

– Oui, je voudrais parler à la patronne des arts et spectacles.

– Je vous transfère à Pauline Suzon, me répond la toujours aussi blasée réceptionniste.

Ah stie… c’est la blonde de l’ancien boss. Était éditorialiste avant. Oh crisse… Une bourgeoise de Sillery qui met juste du Leonard Cohen sur ses toasts… je pense que je vais raccro…

– Pauline Suzon?

Fuck…

– Oui madame Suzon, euh… c’est Daniel Moisan du…

– Oui, groupe les Mosquitos. J’ai votre enveloppe ici. C’est pas en parlant comme vous l’avez fait à ma journaliste que votre carrière va aller bien loin. Vous savez, si fallait qu’on parle de chaque p’tit band de garage qu’y’a à Québec, on en finirait pu.

– Band de quoi? Ah ben là, vous exagérez!

– Bon… je vous ai blessé, là? Pauvre petit. On va l’ouvrir la tite enveloppe. C’est tu correct là?, me dit-elle d’un ton infantilisant au possible. Oh! La belle tite photo du beau tit orchestre… Euh… Attendez, vous, là, avez-vous un Sacha… Tremblay dans votre groupe?

Je ne comprends pas. Son ton a radicalement changé. Je la sens nerveuse tout d’un coup.

– Oui, c’est notre claviériste. Vous le connaissez?

– Euh… vaguement. Vous savez, votre présentation est très professionnelle. Je regarde juste votre pochette de disque pis je trouve que ça a l’air bon! Avez-vous des spectacles prochainement?

– Ben oui, justement, on part en tournée en Ontario dans deux semaines, lui dis-je, complètement abasourdi par cette volte-face.

– Écoutez, je vous propose de quoi. Afin de faire la paix, de partir sur de nouvelles bases et surtout, de vous démontrer que la scène locale nous tient à coeur, je vais vous assigner notre spécialiste musical, Xavier Pindavoine qui va vous suivre en tournée, à condition que vous lui fournissiez l’hébergement. Ça vous irait?

Je ne sais pas quoi dire face à cette inespérée proposition.

– Ben… oui! J’accepte madame Suzon. Merci beaucoup!

– C’est rien, c’est moi qui vous remercie. J’attends les détails afin de pouvoir les communiquer à Xavier. À bientôt! Clic!

Hé ben! J’étais bon pour les vidanges et un appel plus tard, voilà que la vedette montante du journal Le Jour va nous couvrir. J’ai bien fait de rappeler!, me dis-je, heureux mais convaincu que quelque chose cloche à quelque part. Je décide d’appeler Sacha.

– Oui allo?

– Sacha, c’est Dan.

– Hein! Danny Boy, como esta amigo, me dit je jeunot, probablement encore sur les vaps d’un joint de mari.

– Dis-moi donc, connais-tu ça Pauline Suzon, à travaille au…

– Journal Le Jour, oui. As-tu du trouble avec?

– Non, au contraire. Elle va même envoyer un de ses journalistes en tournée pour nous accompagner.

– Est mieux, la petite malcommode…

– Attends… malcommode?

Là, je comprends pu trop.

– Écoute Dan, garde ça pour toi mais ça fait trois ans que je la saute. La dernière fois, t’aurais tellement ri. Était là qu’elle envoyait la main à son mari par la fenêtre pendant que j’la prenait par derrière.

– Bertin, l’éditeur… Méchant intello. 

– C’est normal, y bande pu… faque y réfléchit astheure.

– Tabarnak, man…

– C’était de toute beauté de voir ça. Les deux à quatre pattes, elle sul récamier dans le salon pis lui, dans ses plates bandes à jaser avec ses géraniums. Y’était tout content de lui payer des leçons de piano… à queue! Hahahahahaha! Mais man, pas un mot sur la game, même pas à ta blonde. Ça pourrait mettre ben du monde en crisse pis dans marde.

– Promis le kid! En tout cas, je sais pas trop quoi dire… merci de t’être sacrifié pour le band.

– Heye! Y’a pas de sacrifice là, man. As-tu déjà pogné une femme de 55 ans? Tu revoles plus que dans une machine à boules, hostie. T’as l’impression d’être un filet mignon devant une lionne qui a pas mangé depuis deux ans. C’est pas mêlant, à mettait tellement d’énergie à me sucer que j’ai cru qu’elle allait m’avaler au complet. Pis là, je l’ai revirée de bord, pis…

– C’est bon Sacha, je vois le topo, lui dis-je, pas très intéressé par les détails de son récit. On se voit demain au meeting du band?

– Yes, pis salue ta petite femme pour moi, man!

– Yes le kid!

Je raccroche en me disant que peu importe le chemin qui mène à la gloire, l’important, c’est de s’y rendre. Demande à n’importe quelle célébrité si son ascension vers les sommets s’est toujours faite sans se salir un peu les mains, la conscience ou… les culottes. La « way to the top » n’a rien d’un dîner en blanc.

Ouf! Mais quelle journée!