V
WINEBAGO DE MES RÊVES

J’en reviens pas! Wow! Je ferme et rouvre mon courriel pour être bien sûr que c’est ça. C’est ça en hostie!

– Chérie, viens voir!

Zoé a juste un café de bu donc elle a un seul œil d’ouvert. Elle titube de la cuisine au salon. S’étant pas démaquillée avant de se coucher, avec ses cheveux frisés tout mêlés, on dirait Helena Bonham Carter dans un classique de Tim Burton… Gothique, sinistrée, mais sexy, comme toujours. Elle est étonnée de me voir aussi énervé.

– Regarde! C’est le motorisé que Marco nous a trouvé pour la tournée à Niagara. Je capote!

Même Zoé a de la misère à y croire. Le plus big des bigs motorisés avec tsé, des sections qui élargissent quand tu pèses juste sur un piton. Comme les Winnebago de Jean-Marc Parent! C’est hot en tabarnak! Enfin, toutes ces années à jouer dans l’ombre commencent à rapporter. Zoé se réveille un peu plus.


– C’est plate que je puisse pas faire le trip avec vous, me dit-elle, inquiète de ma réaction.

– Comment ça? C’est dans un mois. Tu peux pas te faire remplacer?

– J’ai promis à mon père que je prenais la relève pendant son voyage et comme y part à Paris pour un mois…

Ah oui, Zoé est technicienne en architecture. Grosso modo, elle s’occupe de tâches administratives pour le bureau de son père. Y roule vraiment, le bonhomme. Y a des contrats partout dans le monde, alors souvent, il suit ces derniers.

– Bon ben, c’est beau… Je comprends.

Je suis déçu. Zoé aurait pu me voir dans le cadre d’une vraie tournée pis avec les shows que Marco m’a promis, j’aurais aimé ça jouer devant cinq cents personnes et qu’elle soit là. Mais elle me supporte. Depuis que j’ai mes nouveaux musiciens, elle manque pas un spectacle. Faut dire qu’on sonne en maudit.

– Mais mon chéri, j’assisterai à toutes vos pratiques, promis, me dit-elle, passant sa petite main dans ma crinière.

Maudit que je l’aime, ma blonde! Je me sens top notch et j’ai un beau quatre semaines pour me préparer à ce que je considère comme le tournant de ma carrière.

Le téléphone sonne.

– Allô?

– Daniel, c’est moi, me dit ma petite maman, toujours prête à prendre de mes nouvelles, entre deux sets de prières à saint Joseph pis à saint Antoine de Padoue.

– Maman! Tu sais pas quoi? Je pars en tournée dans un mois avec mon groupe. On va jouer à Niagara, t’imagines? lui dis-je, tout énervé.

Y a comme un silence.

– Allô?

– Tu trouves pas ça loin un peu? C’est beaucoup de route. Tu vas être fatigué. Pis Toronto, c’est dangereux. Vas-y pas.

– Maman, on va avoir un motorisé avec un chauffeur pis toute! Comme des rock stars!

– Ah non! Y a tu des ceintures de sécurité là-dedans? Pis as-tu pensé à la drogue? Y a toujours de la drogue dans ces affaires-là.

– Maman… Inquiète-toi pas. Personne se drogue dans mon groupe (mis à part… à peu près tout le monde…) et je te promets que je vais rester dans le siège du passager avant, bien attaché.

– Pis Zoé, a y va tu? Dis-moi pas qu’a sera pas là? Qui va s’occuper de tes repas pis de ton lavage?

– Maman, c’est moi qui fais à manger ici depuis qu’on se connaît et j’apporte une valise avec du linge de rechange… Pis à part ça, je sais faire marcher une laveuse…

Je commence à fatiguer.

– Pis… Pis si tu la trompes? L’occasion fait le larron, je le sais! Ton oncle Gustave, sans ses voyages d’affaires, y serait pas divorcé. Tu sais comment ça lui a coûté sa petite distraction au Starlight Inn de Pickering y a vingt-trois ans?

– Maman, Zoé et moi, on s’aime. On se trompera jamais, promis.

Ma mère pousse un grand soupir… Tellement, qu’on dirait qu’y vente dans mon oreille.

– Mon fils, je vais demander à sainte Anne qu’a te protège. Quand ça va ben mal, y a juste sainte Anne qui peut faire de quoi…

Bip, bip!

– Maman, je te laisse, j’ai une autre ligne, je t’aime.

Clic!

– Allô?

– Daniel, c’est ton père. Là, ma douche…

– Papa, je suis dans le jus. Tu peux pas appeler un plombier?

Si y ventait tantôt avec ma mère, là, c’est un soupir de type ouragan de catégorie cinq que j’entends souffler l’autre bord de la ligne.

– Tu sais que je pourrais facilement passer aux nouvelles avec ce qu’y se passe… La maltraitance des aînés… 

– Papa, mon groupe arrive tantôt et on doit se faire un meeting pour ma prochaine tournée.

– Tournée? Ta maudite zizique, encore? C’est ça? Moi qui pensais que t’avais au moins quelque chose d’important qui méritait que tu négliges ton père.

– Papa, tu prends toujours des bains pis c’est ta douche qui est brisée. C’est quoi le rapport? Là…

Il m’interrompt.

– Pis si j’ai envie d’en prendre une, douche, moi? Peut-être que ça sera la dernière de ma vie, qui sait? T’imagines? Privé de mes dernières volontés, en plus.

Ah ben, calvaire! Je tomberai pas dans son jeu, là.

– Papa, aujourd’hui, je peux pas, pis c’est tout! Demain, j’irai voir ça, promis.

– C’est ça, bâtard de bordel. Continue avec tes beaux projets d’artisse pendant que tes frères travaillent fort, se préparant probablement à te payer ton premier chèque de BS à même leurs impôts. Tu vas finir comme ton oncle Gustave. Trop gros pour les petites jobs pis trop petit pour les grosses jobs… Ta… Ta… Tabarnak!

Quand mon père sacre, c’est drôle. On dirait qu’il hésite, qu’il attend genre que Dieu ait le dos tourné ou qu’il ait ses écouteurs su’a tête avant de prononcer son blasphème.

Clic!

Bon, y a raccroché. Je m’habille et je vais faire comme d’habitude. Je vais aller la voir, sa criss de douche. Qu’y me traite de raté si y veut, car y a en partie raison : je suis le plus grand des incompétents pour gérer mon sentiment de culpabilité. Je suis incapable de déplaire. S’il est vrai que les artistes sont motivés par un manque affectif et une obsession de l’approbation des autres, criss, qu’y se compte donc chanceux d’en avoir engendré un, toujours prêt à tout faire pour tout le monde… dont lui!

– Tu peux y aller sans problème, mon chéri. Si ta gang arrive plus tôt, je vais m’en occuper. On a assez ri la dernière fois.

Ah, mon Dieu! À la fin de la pratique, on avait fait un remake de We Are The World. Je faisais Huey Lewis en parlant su’ l’bout de la langue, Sabine avait fait Michael Jackson… 2 octaves plus bas pis Sacha, Ray Charles avec ses lunettes fumées… Y se promenait en rentrant dans tout le monde. Zoé avait fait Cindy Lauper. Elle a aucun talent, mais tu la mets sur un stage pis elle est comblée. Elle aurait fait un tabac avec les sourds-muets…

Je regarde ma to-do list pis je vais contacter des journalistes. Si un show sold out en Ontario les intéresse pas, je me demande ben ce qui leur fera parler de moi.

J’embrasse Zoé, regardant du coin de l’œil mon hôtel sur quatre roues sur l’écran de mon laptop et je rêve plus que jamais.

– À plus, mon amour!

– Oui, mon chéri, me dit-elle se caressant doucement les cheveux, le cou et la poitrine dans le cadre de porte…

Tout est parfait!

À suivre…

Révision linguistique: Geneviève Taillon