IV
OPPORTUNITÉ

20 h 30. Me v’là en char, perdu dans Vanier, quartier-dortoir et ouvrier de Québec. Si y avait pas le boulevard Pierre-Bertrand, y aurait pas grand-chose là. Je me suis fait convoquer au bar La Havane, qui a ouvert en catastrophe dans les anciens locaux d’un endroit qui s’appelait le Palace. J’ai toujours été fasciné par les gens qui démarraient des débits de boisson dans des quartiers qui ressemblent plus à des parcs industriels qu’à des boulevards urbains. Souvent, ces bars sont ouverts pour le dîner et si y a pas de code vestimentaire, les ouvriers viennent s’y changer les idées en overall, histoire de prendre une pause du rituel répétitif et ennuyant auquel chaque chaîne de montage les condamne. Et habituellement, au bar, on retrouvera une serveuse fin quarantaine, habillée comme Marjo sur la pochette de l’album Celle qui va. Les cheveux crêpés, surmaquillée, décolleté avec du cuir et quelque chose d’animal comme de la fourrure ou ben un imprimé léopard. Entre deux clients, elle va soit fumer une clope en cachette, histoire d’entretenir ses dizaines de rides tout le tour de sa bouche, ou ben a va fucker le chien avec la télécommande du bar pour essayer de mettre deux postes de télé différents sur deux écrans pour ceux qui veulent écouter du hockey pis les autres, du baseball. De plus, elle va avoir la même écoute active avec chaque client, nouveau comme ancien. Des han-han qui, une fois traduits, veulent dire « J’ai hâte que la journée finisse que j’aille rejoindre mon Roger à’ roulotte ».

J’ai rien contre ces gens. Ils se posent un minimum de questions tout en profitant de la vie au maximum. C’est qui, le cave? L’intellectuel qui s’empoisonne l’existence avec des questions auxquelles il ne trouvera jamais de réponses ou le bon vivant qui se contente de sa job, sa blonde, sa TV pis sa Labatt 50? L’intelligence, la vraie, c’est de choisir ses combats ou de simplement avoir la sagesse de ne pas en entamer inutilement. L’intello se fera dire ça et finira peut-être par l’intégrer, mais après une psychanalyse qui lui aura coûté cinq mille dollars. Tandis que le prolétaire, lui, aura tout compris en regardant cinq minutes du Roi Lion… Akouna Matata, hostie!

Ça fait longtemps que j’ai compris que je suis condamné à une certaine tristesse. Les idéalistes voient des défauts partout. Ils vivent dans leur tête, continuellement déçus par la réalité et ce qu’elle a à offrir. S’il fallait que la vie ait les mêmes exigences face à eux, ils ne seraient même pas là pour se plaindre, car elle ne les aurait jamais mis au monde. Je me dis ça et ça passe, habituellement. La mélancolie, la victimisation, l’apitoiement sont toutes des marques de cigarettes que l’égo fume, non-stop, s’allumant à même ses mégots. Cette addiction amène un réconfort sur le coup, mais ça finit par tuer la vie et tout ce qu’elle a de beau. Car sans imperfections, sans drames, y a pas de coïncidences, y a pas de Big Bang, y a pas de femme de sa vie qu’on croise par hasard parce qu’on est tombé en panne juste devant le commerce où elle travaille. C’est le chaos qui donne un sens à tout. C’est lui qui nous définit. C’est bien plus nous qui gâchons tout en ne voulant pas faire de choix ni se commettre ou sauter sans filet en dessous de nous. On rêve d’une auto, mais une fois qu’on l’a, on ne veut pas la conduire.

Je me parque dans le stationnement. Dans le char à côté, y a un gars qui a l’air de dormir. J’arrive pour sortir de mon char… Oups! Une tête vient d’apparaître en dessous de celle du type qui affiche un certain sourire. Y me regarde… Câlisse! L’autre me regarde aussi. Une tête ébouriffée, le rouge à lèvres beurré partout. Comme Paul McCartney, je leur fais un beau pouce en l’air, sous leur regard étonné, et je câlisse mon camp. C’est donc sur un fond de blow job artisanal que je me dirige vers l’entrée.

Je rentre dans le club pis… Ouf! Quessé ça, hostie? Y a des filles qui dansent dans des cages accrochées au plafond. Cibole! C’est quand même assez haut. Ça doit pas être pratique ce setup-là si t’as envie d’aller aux toilettes. Remarque, y ont peut-être mis du papier journal dans le fond des cages… Derrière ces deux perruches déplumées de cinq pieds sept, j’aperçois Marco, fou comme d’la marde, comme si y était certain que je me pointerais jamais, un peu comme un crosseur sur Kijiji qui réussit à vendre une copie chinoise d’une guitare à deux mille piasses à un cave qui connaît pas ça.

Faque, chu tu cave d’être icitte?

Y a effectivement une barmaid de genre cinquante-deux ans, habillée en léopard, derrière le bar central. Elle me fait un clin d’œil et un beau sourire avec son maquillage permanent. On dirait un clown furtif ou plutôt un clown qui se dévoile, mais une fois démaquillé, la nuit venue, mettons. C’est plus un sourire de matante que de cruiseuse. Je lui retourne la politesse en lui montrant du regard que je vais rejoindre le gros big shot au fond. Elle a pas l’air de le trouver non recommandable. Elle le regarde et il lui fait même des signaux s’apparentant à ceux d’un coach de baseball sur le bord du terrain, qui dévoile aux initiés sa stratégie. Dans le cas présent, je catche assez vite que ses simagrées veulent simplement dire « Deux autres bières ».

Marco s’avance vers moi en ouvrant les bras, faisant preuve d’une familiarité plutôt malaisante pour quelqu’un qui m’a vu que peu de fois, finalement.

– Salut, mon Dan! T’as pas eu de misère à trouver l’endroit? Icitte, c’t’un peu chez moi, ma cavarne, mon quartier général, tsé, me dit-il, se comportant comme le roi des lieux. Tu te rappelles de ma douce moitié, Shany?

– Ben oui! Salut… Euh… Shany. Ça va?

– Ben quin! Avec mon homme pis nos projets, ça peut pas aller mieux, me dit-elle en agitant mes deux derniers albums dans ses mains fournies de faux ongles et passablement tachées par une overdose générale de soleil et de cabine de bronzage au fil des ans.

Ah pis Shany, a sent… esti. Tsé, la section des parfums chez Eaton quand j’étais petit. Ma mère allait là, je capotais. J’y ai fait de la claustrophobie olfactive plus d’une fois. Marco, lui, a l’air de ben aimer ça… Ouf! Je viens de pogner une draft de… une draft de… Oui! Du Old Spice! Ark! À soir, si l’humanité mangeait par le nez, on vomit toutes, c’est sûr. Marco fronce les sourcils et prend un air sérieux.

– Écoute, mon Dan. J’ai analysé de façon « ixhoustive » ton « pôtenchal ». Pis ton « pôtenchal », y est « internashonâl », hip! C’est pas mêlant, t’es le Dick Rivers du Québec!, me dit-il, à moitié saoul.

Heille, quessé ça, câlisse? Faire tout ce chemin, passer tout ce temps ici pour me faire traiter de…

– Ou tsé, un Gérard Lenormand heavy metal! Un Peter Pringle, mais aux femmes!

Là, j’hésite entre y câlisser mon poing s’à gueule, crisser mon camp ou ben rester voir si ça peut être pire encore. Je prends la troisième option, tel un tennisman subissant 3 balles de match d’affilée. J’ai pu rien à perdre.

– On va te faire tourner old school, man. Tu vas aller en « Ontério », à « Nayagara Fânns ». J’ai des contacts. Tu vas jouer en « doub’n bine ».

– Euh… Un double bill à Niagara Falls?

– C’est ça, un « doub’n bine ». Ça, c’est quand y a deux bands qui jouent un après l’autre. On profite de leur foule pis eux, de ton « potenchal ». C’est un super spot. C’est le Moose and Goose. Une place de « prastige » dans le secteur des motels rétro… Tsé, ceuzes avec des littes en forme de cœur. Y en a même qui vibrent pis toute. Tu te rappelles, Shany? Ça shakait tellement qu’a avait toute vomi le Baby Duck qu’on avait bu. Faut dire qu’on en avait bu en tabarnak!

La nounoune, a rit pour être polie. Je pense sincèrement qu’a nous écoute même pas.

– Pis le band, c’est des Italiens… Parcheesy qu’y s’appellent. C’est les « hiritiers » de Bon Jovi… Rien de moins!

Bon. Du concret. Enfin.

– Pis là, qui paye pour ça? lui demandai-je, sceptique au possible.

– Comme je serai pas sur place – Shany est en finale de wet t-shirts à Arthabaska c’te vendredi-là –, tu vas toute régler ça avec Connie, la promoteuse là-bas. Les billets sont toutes vendus faque a va te donner le cash pis tu payeras tout le monde, ok? dit-il d’un ton relativement convaincant.

– Mais là, on se rend là comment?

Marco prend une grande respiration.

– J’avais hâte de te démontrer mon sérieux, Dan. Vous aurez rien de moins qu’un « Wellibago », avec chauffeur par-dessus le marché.

– Un Winebago, tu veux dire?

– C’est ça, un « Wellibago », hip! 

– Tu comprendras, Marco, que j’m’en suis fait faire en esti, des promesses, dans vie. Chu désolé avec toutes mes questions, lui dis-je, toujours prêt à m’excuser comme un vrai Québécois colonisé. J’ai toujours tout organisé tout seul, tout le temps. D’la marde, j’en ai mangé en hostie, tsé.

Le v’là qui reprend un autre grand respire.

– Tsé man, dans vie, ça marche de même. T’as beau être le meilleur pis l’plus beau des spagatt dans les Tupperwares du frigidaire, le monde va toujours être prêt à te crisser là pour se caller de la pizza… Une pizza, câlisse! C’est ça faut tu sèyes, man… Une esti d’grosse pizza all dress avec le livreur pis la p’tite boule de pâte au milieu pour pas qu’la boîte s’éfouère dessus, dit-il, tel un preacher qui aurait eu une vision de l’au-delà, tout en rotant sa sixième bière, avec en prime l’effluve de fond d’tonne entremêlée d’un parfum de crevettes à l’ail, qu’il avait probablement englouties quelques heures plus tôt.

– M’a être la p’tite boule de pâte su’ ta pizza, m’a être ton gérant pis jamais le… hip… cartron va s’éfouèrer su’ toé, mon Dan.

Je sais pas quoi dire. Y a l’air d’avoir de l’argent, y est pas aux hommes pis y semble être un fan fini. Qu’est-ce que j’ai à perdre?

– Ok. Deal!

– Ah ben tabarnak! Tu le regretteras pas, man! dit le bedonnant Marco, les masses en l’air, ses bracelets pis ses bagues faisant concurrence à la boule miroir du pathétique disco-club où nous nous trouvons.

Y calle une autre bière, tout en calant la précédente. On est rendus à huit là. Shany, sa trouble moitié, me saute dessus en criant, m’écrasant la face contre son imposant double D en silicone.

– C’est le plus beau jour de ma vie… juste après Justin Beaver au Beach Club en 2007, me dit-elle, la face collée sur moi.

Criss, liche-moi tant qu’à… Ah… C’est faite. Ark! L’incertitude m’envahit. Je viens tu de m’embarquer dans un trip tordu à trois, moi là? Je le sais pu, viarge. Ahhh… Moi pis mon… pis ma… pis… moi pis toute, câlisse!

Ah, pis arrive tu pas, « comme par hasard », une amie de Shany avec le même setup, refaite au complet, des babines aux tétines, avec en prime un t-shirt des Moskitoz trop petit pour ses montagnes russes… Oui, est russe. Natasha qui, traduit en français, veut sûrement dire « Ma cochonne », est elle aussi une ex du poteau, avec autant de culture que j’ai eu de boutons à l’adolescence, c’est-à-dire deux. En tout cas, c’est aussi bien que Zoé soit pas venue. L’autre jour, elle a quitté, frustrée, le bar où on était parce que je parlais avec une Mama Cass de cinquante-deux ans, experte en droit international, donc imagine là.

– Bonjourrrr, beau brrrrun, me dit-elle avec un accent digne de la plus KGB des Bond Girls.

Heille, elle a le même nom pis la même face que la Natasha dans Lance et compte. Tsé, le moment à la fin des années 80 où Réjean Tremblay, en une seule scène, a dépucelé et déniaisé le Québec au complet en plein prime time. La fille, en peignoir de satin, va rejoindre le joueur de hockey russe dans sa chambre d’hôtel pis là, bye bye la robe de chambre! La province avait la gueule à terre. Tu peux être sûr que Bernard Derome, cinq minutes après, on s’en câlissait pas mal, l’onde de choc étant telle… J’aurais aimé que Réjean nous avertisse, car j’aurais regardé ça avec d’autre monde que mon père pis mon frère, genre. Nostalgique, j’entame, à mes risques et périls, la conversation.

– Tu es au Québec depuis longtemps?

– Je viens de Samarrrra, en Rrrrussie. J’ai ici à Québec depuis trrrrrois années.

– Tu fais quoi dans la vie?

– Je souis massothérrrrapeute. J’ai oune trrrrès bonne clientèle.

– Ah! Super! Et tu pratiques la masso sportive, trigger points, etc.?

– Je prrratique celle avec huile et extrrrras, me dit-elle en regardant littéralement ma braguette, au point où je checke pour être certain que j’ai pas la fly baissée.

Je vois Marco fatiguer. Je pense que Natasha était sa dernière carte pour me convaincre et je suis de plus en plus certain que son porte-monnaie n’a pas envie de la jouer, étant donné que notre deal est fait. Anyway, je ne pourrais pas faire ça à Zoé, comme elle ne me le ferait jamais aussi. On s’aime fort.

Marco reprend une respiration.

– Bon! Si on veut t’organiser ça, c’te tournée-là, on est aussi ben de se mettre à l’ouvrage tu suite. Les filles, venez-vous-en! dit-il, pressé.

– Pourrrrquoi? On commence juste à s’amouser, rétorque Natasha.

– J’ai dit on s’en va! insiste Marco.

– J’trrrrrouve ça compliqué! soupire, résignée, Natasha. Sois cerrrrtain qu’on se rrrrreprrrrendrrrra, me chuchote-t-elle à l’oreille tout en me caressant l’intérieur de la cuisse.

– Ça m’a fait plaisir! Pis Marco, on s’appelle demain? dis-je, tout sourire.

– Oui, man! C’est le début d’un aventure formidabe! Avec moé, tu vas woir, sky’s de nimit!

Bon, on se sépare et en filant vers la sortie, je me fais aborder par une shooter girl avec des faux cils tellement longs qu’on dirait qu’elle a plus de poils sur les paupières que moi en dessous des bras.

– Tu veux tu iiiin bon yaaager? me dit-elle avec un accent plutôt régional.

– Non, mais approche-toi pis cligne des yeux un peu… J’ai chaud, lui dis-je, sarcastique.

– Quessé qu’t’as dit, le p’tit smatt? me lance le bouncer derrière moi… Ah ben, c’est son chum!

– J’ai dit oui, « cil » vous plait, dis-je, un peu nerveux, mais convaincu qu’après un moment professionnel heureux, évidemment que la fatalité m’attend dans le détour afin de me faire payer le bill.

– C’est huit piasses, me dit le portier qui n’a, de toute évidence, pas acheté ma version des faits.

Je paye sans maugréer et je goûte pour la première fois à ce drink qui a plus un goût de sirop pour le rhume que d’alcool pour épicurien. Le Jägermeister. Des années plus tard, je me tapais ça en Angleterre quand j’avais pu de voix en show. Ça pis du Jack. Mon truc, c’était une gorgée entre chaque chanson. Un moment donné, les spots bougeaient tout seuls… J’étais rendu à vingt-deux tounes. Donc, quand je bois ça aujourd’hui, je pense soit aux côtes anglaises, soit à… des cils de deux pieds de long!

J’arrive enfin dehors. Une engueulade attire mon attention. C’est Marco qui s’obstine avec Natasha au bout du parking avec Shany qui joue à l’arbitre. Y a une grosse BMW pis une Pinto rose des années 70 à côté d’eux autres. Pauvre guedaille. J’imagine qu’a s’est installé un set de dés en minou après le rétroviseur, genre d’la même couleur. Pis l’âge du char ne pose aucun risque pour la sécurité. Avec sa paire de boules ré-usinées, d’après moi, a peut facilement faire un face-à-face à cent vingt sans problème. Pis j’te gage que son sent-bon dans le char, ça doit être du patchouli comme dans les sex shops pis les pawnshops. Dans le premier cas, pour cacher l’odeur de silicone, et dans le deuxième, parce qu’à peu près toute sent l’criss dans un pawnshop, des pneus usagés aux cases de guitare qui n’ont rien à envier à un cendrier.

Je fais voir que je les ai pas aperçus pour pas les mettre dans l’embarras. Après tout, c’est pas de mes affaires, leurs disputes. J’ai assez de mes problèmes. J’embarque dans mon char pis j’ai comme une impression de voir un peu la lumière au bout du tunnel… Bon, ça aura beau être probablement juste une flash light, ça change du noir total dans lequel ma carrière est plongée depuis… depuis… genre toujours.

J’arrive coin Pierre-Bertrand et Hamel, me rappelant que tout jeune, on empruntait ce boulevard pour aller au Colisée voir le hockey. Mon père m’avait emmené voir Québec contre Edmonton en 1978. Y m’avait acheté un programme pis toute. J’ai pas eu beaucoup de moments comme ça avec lui. Y a tu de quoi de plus marquant qu’un parent qui décide de consacrer une soirée à un seul membre de la fratrie? Pas qu’il est pris pour le garder ou l’emmener chez le doc en pleine nuit. Non. Juste une soirée pour le fun, juste nous deux. Je me suis senti important ce soir-là. Ah ben, parlant du loup… Le téléphone sonne.

– Oui, allô?

– Daniel? C’est moi.

– Ah, salut P’pa! Ça va?

– Non! Mon internet marche pu depuis cet après-midi, pis là, faudrait rebrancher les fils, pis je peux pas me pencher, pis…

– As-tu appelé mes frères? 

– Y ont pas le temps, y travaillent, eux autres.

Ah ben criss… Y recommence. Je suis pas la seule personne qui a son bureau à la maison sur cette Terre! Pourquoi les gens pensent-il en général qu’on passe nos journées à se pogner le bacon, ciboire?

– Papa, j’ai eu une grosse journée. Je sors de meeting.

– Y est dix heures et demie. Quelle sorte de meeting?

Ah sti… J’ai pas le goût d’embarquer là-dedans. Mais chu pas menteur.

– J’ai un agent pour la musique, je pense… 

– Bâtard de bordel! Encore la maudite zezique! Quand est-ce que tu vas comprendre que tu gagneras jamais ta vie là-dedans? La mère de tes enfants t’a sacré là à cause de ça. T’attends quoi? De faire faillite en plus? Si tu m’avais écouté aussi. L’avenir, c’est l’informatique. Y est pas trop tard. Je peux te passer un livre de la compagnie IBM qui parle de ça. Ça date de 1975, mais la base est là.

– Papa, je sais pas trop… Je vais y penser, je… 

– C’est ça! Fais comme si j’avais rien dit, bordel de bordel! Pis mon fil internet?

– Ben là, y est tard.

– C’est ça, bâtard. Fais du bien à un cochon, y viendra chier sur ton perron! T’as même pas cinq minutes à consacrer à ton père qui t’a payé des études, pis qui t’a…

Là, je suis au carrefour le plus fréquenté dans notre relation. Toujours entre abdiquer ou l’envoyer chier. J’ai pas le temps de décider…

– Bon ben, j’m’en passerai! À mon âge, on le sait pas si on en a encore pour très longtemps. Je vas finir mes jours en regardant un mur… Bâtard!

Clic. Y a raccroché. Je me sens cheap. Mais je sais que ça sera pas cinq minutes. Mais je le sais qu’y a personne. Ah stiiiiii! Chu pu capable.

Minuit et quart, j’arrive chez moi. J’ai branché son esti d’internet, pis déplacé le divan pour voir si la télécommande était pas là, pis déplacé une rangée de livres dans sa bibliothèque parce que ce qui l’intéresse était rendu trop haut. Y tripe sur Jean Guitton ces temps-ci. Écrivain français, membre de l’Académie. Mon père est très cultivé. Dommage que notre relation ne l’ait pas été autant… Y a quand même trouvé le tour de me dire que de passer juste vingt minutes avec lui, c’est égoïste rare. J’ai beau avoir été là une heure et demie là, le temps que j’ai travaillé ne compte pas pour lui.

Zoé est couchée. Ah pis elle avait mis son p’tit kit cochon en plus. En cette nuit d’été, il fait chaud. Est pas abrillée. Je fais mon voyeur. Ça compte pas quand c’est notre femme. J’ai quand même bien frappé. On s’est connus, elle pis moi, sur un réseau de rencontre. Je la connaissais depuis des années, mais on faisait juste savoir qui était qui, sans plus. Je me rappelle… Je l’avais abordée en lui disant « Zoé? Zoé Larue? ». Elle s’était mise en mode panique, croyant que les gens qu’elle connaissait ignoraient l’existence de ces cyber-hospices pour cœurs esseulés. On s’est rencontrés en amis dans un fast food. On est ensemble depuis!

Qu’est-ce que je fais? Je regarde ses courbes et mon moteur accélère. Elle est tellement sexy. Elle a oublié de mettre sa petite jarretière rouge porte-bonheur qu’a dit. Elle aurait dû. La vie m’aurait peut-être fait arriver plus tôt. Je me décide à l’entreprendre, mais elle me tourne le dos non sans faire un sursaut. Elle se regarde et se couvre pudiquement. Pauvre tite. Est vraiment endormie.

– Chéri, je suis fatiguée… Demain matin, ok?

Je l’embrasse sur le front et j’insiste pas. Maintenant que j’ai un gérant, les choses vont débloquer. Elle va m’admirer encore plus. L’admiration, c’est le gaz du couple. T’as beau être riche, baiser comme Ron Jeremy ou bien posséder la ville au complet, la journée où ta femme te regarde de la même façon que le voisin, t’es mieux de te prendre un avocat, car « The end is near ». Ça m’est arrivé, c’est arrivé à des chums. C’est comme une énergie qu’il faut entretenir. Y a personne qui veut embarquer dans le bateau d’un capitaine qui a peur de l’eau. Depuis toujours, je me sens condamné à avoir le contrôle, à projeter une assurance que j’ai pas toujours, voire que j’ai jamais. Les soucis d’un homme doivent être aussi opaques que les secrets de Fatima. Ils ne doivent être dévoilés qu’en extrême urgence, idéalement une fois bien engagé, sans quoi elle s’agenouillera devant une autre statue le temps de le dire.

C’est tellement plus facile de croire en Dieu, aux autres, à Maurice Richard que de croire en soi. Pourtant, on existe pour vrai, on se touche, on est réel. Mais notre confiance est la seule chose qui est insaisissable et volatile. C’est un étrange tour de prestidigitation neuronale qu’on ne pourra jamais totalement expliquer. Un simple battement d’aile de papillon et le chaos, comme la victoire, se pointera à notre porte. Évidemment, on trouvera jamais de remède au manque de confiance. En fait, on le soigne souvent en over-réagissant ou en s’opposant, car l’échec, le conflit, c’est payant. Très payant.

Imaginez si demain, on ne divorce plus du tout. Les avocats, les agents immobiliers, les magasins de jouets, les agences de voyage, tout le monde déclare faillite. « L’ENDustrie » rapporte pas juste aux croques-morts. Car la plupart du temps, tout finit autour de nous bien avant qu’on mange les pissenlits par la racine. Les magazines et la télé nous bourrent le crâne du culte de soi, comme si on vivait seul, même si on est deux. On est littéralement programmés à se laisser éventuellement, l’entêtement, l’orgueil et l’égo transformant la plus petite craque dans le plancher en véritable canyon. L’absence de compromis et le système vont se charger de garder cet amour bien éparpillé, ses anciens titulaires condamnés à seulement s’envoyer la main lorsqu’ils vont porter les enfants de l’autre bord du précipice, aux sept jours.

Je m’endors tout habillé…

Révision linguistique: Geneviève Taillon