III
RÉPÉTITION

2009. La foule m’acclame. Ça crie au rappel. Je souris et j’ai chaud. Ma guitare continue de résonner sur mon corps tout en sueur, après un dernier accord qui met le point final à cet autre show endiablé, devant ces dix mille spectateurs. Le rêve est fini. J’ouvre les yeux. Me voilà encore devant le miroir, ma guitare à la main, mes écouteurs dans les oreilles, avec mon vieux t-shirt Oniga porte-bonheur, mes boxers et mes bas. En fait, là, ma blonde Zoé vient de m’embrasser et de me sortir de cette transe dont j’étais le prisonnier consentant, transe quotidienne qu’est ma répétition musicale en solo. Est super fine, ma blonde, super belle, mais je sais pas pourquoi, y a pas un matin où je me demande pas ce que je fais avec elle. J’ai un doute, genre. Depuis le début. Et dans le doute, je m’abstiens… de la laisser, surtout si est en bobettes. Est pas niaiseuse, ni névrosée, ni intello. Son absence d’existentialisme est même sain pour moi qui passe mon temps à tout requestionner. Est à l’argent, par contre. Ça, ça m’énarve. Mais en même temps, je le suis pas assez. On se complète, faut croire. Mais ça change un peu depuis quelque temps. Notre couple allait super bien jusqu’à ce que l’hostie de iPhone sorte. Depuis, est là-dessus à temps plein. Je fais rien, en me disant que ça va passer. Si j’avais su que dix ans plus tard, on serait tous contaminés et dépendants de ces bébelles… Je sais pas plus ce que j’aurais fait, hésitant entre respecter une pionnière technologique ou, moi-même, celui de la révolte contre ce nouveau mode de vie.

J’ai un meeting à soir avec un drôle de type : Marco Marais, un ancien boss de compagnie de disques avec qui j’ai longuement jasé lors de mon dernier show à Québec. C’était dans un pub, ça sonnait pas, mais lui, il a tripé pas à peu près. Y sort avec une drôle de femme, une ancienne baladine à gogo recyclée en coach de pole dancing. Y se sont connus à Baie-Comeau. Elle travaillait dans un club de danseuses et autres bénéfices appelé La Débâcle. Il l’a ramenée au retour d’un voyage d’affaires là-bas et elle n’y a jamais remis les pieds. Faut dire que l’engueulade avait pogné solide avec son souteneur de boss dont elle était sous l’emprise – ce bout-là est pas clair –, faque Shany est partie à la course avec Marco, son sauveur, et avec pour seul bagage ce qu’elle avait sur elle : une sacoche, un string, une camisole pis des talons hauts de 6 pouces à plateforme rouges… un 26 janvier, à moins trente-deux, avant le lever du soleil. En plein été, Boum Boum Picard, le motard indien qui tenait la place, lui aurait sûrement pas donné la chance de raconter son histoire, lui faisant probablement manger du phytoplancton dans les fonds marins, les deux pieds dans le béton. Mais comme le patron vivait au deuxième étage de son trou à rat, que les escaliers étaient enneigés et qu’il avait pas de char, juste un gros bike chromé, il l’a laissée filer.

A frôle la cinquantaine, Shany, mais le réusinage fait des merveilles aujourd’hui. Tout est faux sur elle, de ses ongles d’orteils à ses rallonges, en passant par son incontournable double D pointant droit devant. Tout est faux, sauf son amour pour Marco.

Ce dernier connaît tous mes albums, toutes mes tounes par cœur. Il m’a rappelé pour me dire qu’il a de quoi à me proposer. C’est compliqué, le showbiz. Des fois, tu préfères travailler avec des gens au passé trouble en espérant qu’ils aient eu leur leçon, plutôt qu’avec un petit clean tout nouveau que la loi des probabilités va rattraper inévitablement. Anyway, je mets au défi n’importe quel désabusé de l’industrie de me dire que dans cet étrange univers qu’est le spectacle, il s’est ennuyé, ne serait-ce qu’une seule journée. Le showbiz, c’est dur, c’est chien, c’est épouvantable, mais c’est jamais ennuyant.

Mon groupe a besoin de passer à une autre étape et Marco va peut-être me donner deux ou trois contacts. J’ai pas d’attentes, mais dans ce milieu, si tu t’entoures pas de believers, tu iras nulle part. Les membres du band me font confiance. The Moskitoz, c’est particulier. Je fais tout en studio, pis après ça, les musiciens, engagés, se joignent à moi en tournée. Chu pas mal content de la gang.

Au drum, y’a Robin, un grand romantique vegan, amateur de yoga et idéaliste, mais y est droite pis y joue bien. À la basse, Sabine, une ancienne du groupe punk Les Clitovers. Y avaient connu un certain succès en 2004 avec la toune Suzanne Fontaine qui leur avait valu « une pluie » de bonnes critiques. Elle a quitté le band par principe anticapitaliste quand leur chanteuse est devenue porte-parole pour un sex shop. Les Clitovers sont tombées dans l’oubli aussi vite que duraient les batteries des vibrateurs portant leur nom et fabriqués dans un sweat shop on ne peut plus inéquitable dans les bas fonds de Mumbai. Marginale jusqu’à l’os, a me fait peur un peu des fois, Sabine, mais sa voix fitte bien avec la mienne quand on chante, pis une fille dans un band, c’est toujours vendeur. Moi, je chante et je joue de la guitare, et aux claviers, on a Sacha, un millennial célibataire de dix-huit ans qui veut fourrer tout ce qui bouge. Plutôt hétéroclite comme band, mais la vibe est bonne.

Faque cette gang-là, on appelle ça des guigueux dans le jargon. Tant que je leur donne un minimum de shows, je reste dans le haut de la pile de leurs nombreux contrats. C’est de la pression pour moi, mais en même temps, si je veux que ça avance, j’ai pas le choix.

Zoé m’interpelle :

– Chéri, as-tu vu sur Facebook? Ton claviériste vient de poster sa nouvelle coupe de cheveux.

– Ben voyons! Y a pas les cheveux raides, lui!

– Mon amour, il les a coiffés au fer plat.

– Un fer quoi? Quessé ça? Y a l’air d’un gars de Duran Duran qui a passé une heure sur une planche à repasser. T’aimes ça, toi?

– Ben oui! Quand je me raidis les cheveux, je fais pareil. T’es donc ben pas ouvert! 

Je clique « J’aime » sur la photo Facebook pour pas me désolidariser de ma blonde qui aime bien les apparences et le superficiel. Avec Sacha, notre neveu comme on l’appelle, on est gâtés de ce côté.

– Zoé, tu sais que je rencontre le type à neuf heures moins quart? Tu viens tu? Sa blonde va être là.

– Je suis brûlée, mon chéri. Même avec tout le café que j’ai bu, je pourrai pas toffer.

– Je comprends, mon amour, mais là, y est juste midi, lui dis-je en dévisageant son corps au complet. Un beau body racing comme je les ai toujours aimés.

Elle baisse le regard et rougit. En moins de deux, la couette revole, tout comme notre linge. Maudit que c’est bon… J’arpente son corps avec mes mains, ma langue, mes lèvres. On a un bon fit, Zoé pis moi. Ça a beau faire trois cents fois qu’on le fait depuis un an et demi, je me tanne pas. Je suis un lover et c’est toujours la flamme de l’autre qui va se fatiguer avant la mienne. Ma mère a toujours dit que j’étais un Demers, pis les Demers mâles, ç’a l’air que ça débande juste 3 jours après la mort. Pis dans mes affaires, c’est pas la fille qui est le problème. Tout le monde s’habitue et ralentit la cadence et les câlins avec le temps… Sauf moi. J’ai jamais rien compris là-dedans. Je suis battant, résilient, amant… bandant, mais quand je sens que j’aime dans le vide, là, par contre, je déplogue assez raide, comme le matin que tu décides que tu changes ta vaisselle. Les couverts grafignés prennent le bord sans nostalgie ni dilemme. Tel un sourcier, je pars jauger ailleurs avec ma baguette.

L’image, ce qu’on projette, y est pour beaucoup aussi, pour garder sa femme allumée. Elles aiment un gars qui fonce, un ambitieux, un gars qui a de l’argent et qui n’exprime pas ses insécurités. Ceux qui disent le contraire disent n’importe quoi. À chaque fois que j’ai osé verbaliser mes inquiétudes avec mes blondes, surtout les soucis matériels, mon étoile a pâli plus vite que Michael Jackson entre deux rendez-vous chez le chirurgien plastique.

Faque je ferme ma gueule et j’affiche l’assurance d’un gros lard sympathique qui chauffe un autobus Voyageur… Si seulement ses passagers savaient qu’y se tape des shots d’insuline à chaque plein d’essence, qu’il a pas dormi depuis deux jours et qu’il prend de l’aspirine pour être sûr de pas péter au frette quand y sort les valises de la soute à bagages… Ouin… Les câlisses d’apparences…

Mais bon, jusqu’à maintenant, Zoé a l’air crinquée comme moi malgré son hostie de téléphone. J’aurais tu enfin trouvé la bonne? En tout cas, là, je la regarde, est flambant nue, faque la réponse, c’est oui!

À SUIVRE

©Daniel L. Moisan 2017-2020

Révision linguistique : Geneviève Taillon