II

MOI

2009. Je me regarde dans le miroir. Je bouge tu bien? J’ai tu le dos rond? Je pratique toujours avec ma guitare devant un miroir afin de corriger ces détails. Malgré mon âge, j’ai encore l’air d’un ado avec ma baby face passée date. Je me suis fait carter jusqu’à trente-cinq ans. Ma mère a l’air jeune, elle a de beaux traits. J’ai pigé ça dans la matrice avant de sortir, faut croire. À seize ans, je traquais mon visage dans les glaces, jusqu’aux reflets des fenêtres et des flaques d’eau. Dans la Grèce ou la Rome antique, je me serais noyé comme Narcisse, c’est sûr. Mais j’avais un frame de poulet alors mes attributs résidaient principalement dans ma face et mes cheveux. Je suis passé de platine crêpés à look de preppy américain à la Tom Cruise. Maintenant, c’est long pas mal. Au paquet de marde, de spray net pis de gel coiffant que j’ai mis dans ma jeunesse pour que ça se tienne, c’est étonnant que ma tignasse soit encore fournie, mais encore là, la génétique… C’est juste de la génétique.

Pour ce qui est de l’intelligence, celle qui nous fait grassement gagner notre vie, c’est autre chose. Mon père m’a dit plusieurs fois à l’adolescence que je ne ferais jamais rien de bon dans la vie. Il ne me le dit plus maintenant. En fait, son regard me le dit. Je pourrais lui en vouloir, mais à l’époque, il croyait bien faire, voulant me motiver, me fouetter, et en plus, y m’a jamais battu, à part deux-trois claques s’a gueule. Dans la fratrie, j’étais le dernier, toujours un peu bousculé. Par jalousie, par mépris ou par indifférence? Je le sais pas. L’instinct de survie s’est développé au détriment de l’estime personnelle. Dès trois ans, dans mon tout premier souvenir clair, j’étais un outsider, un rejet. Mon frère et notre petit voisin avaient décidé de se sauver de moi. Je ne comprenais pas. J’étais pas au bon endroit au bon moment. J’étais pas prévu non plus… J’étais un accident. Ça doit être ça. En 2009, j’aurais probablement fini dans un aspirateur, à l’hôpital, avant même de venir au monde. Normal de traîner cette étiquette de non désiré, de personne de trop tout au long de sa vie. Tu fuckes l’agenda et les finances de tes parents, tout comme l’enfance de celui qui a quatorze mois de plus que toi, celui qui aurait dû être le bébé à ta place. J’ai fini par prendre mon trou. La solitude est devenue rapidement un refuge, d’abord d’apitoiement, de mélancolie, de guérison, et ensuite, de création.

Donc, en pleine quête de mon identité, je me regardais. Je validais constamment. J’essayais d’admirer ce que je voyais. J’avais besoin d’amour, de confiance. Ma mère m’en a donné beaucoup, par contre. Quand je l’ai perdue à l’épicerie, à l’âge de trois ans, j’ai vécu ma première et ma pire peine d’amour. Devant aller chercher la voiture pour charger sa commande, elle avait demandé à son amie, qui l’accompagnait, de me surveiller. La pauvre a oublié la consigne aussitôt ma mère partie. L’épicerie, c’est impressionnant quand tu mesures deux pieds et demi. Quinze minutes de perdition qui ont bouleversé ma vie. Je me rappelle être assis au comptoir avec le gérant et une caissière, pleurant ma vie, entouré de sacs de Steinberg jaunes avec le logo écarlate, rouge comme le manteau de ma mère que je regarde, en me demandant si c’est bien elle, si elle a pas été remplacée par une impostrice pendant son absence. Une panique affolante que je ressens encore aujourd’hui, à chaque fois que ça finit avec une fille… et ça a fini souvent en tabarnak pour le collectionneur d’échecs amoureux que je suis. Et qui dit besoin d’amour et peur du rejet, dit prêt à en faire beaucoup trop pour être aimé et ne pas être abandonné. Donc, j’ai toujours été écartelé entre mon égo insatiable et ma générosité parfois dépourvue de dignité, tant j’ai donné et accepté n’importe quoi.

Ma mère était le seul roc sur lequel je pouvais m’accrocher dans cette tempête qu’étaient ma famille et les « bonnes » sœurs du « Bon » Pasteur à l’école. Ces dernières étaient plutôt old school, faisant preuve d’intransigeance et de culpabilisation judéo-chrétiennes dignes de la grande noirceur. Avec ce que je vivais à la maison en plus, j’ai fini par développer un trouble anxieux à dix ans. Je ne mangeais plus, de peur de vomir, donc de déranger. Je me cachais aux toilettes sur l’heure du dîner après avoir vu sœur Nicole dire à un élève qu’il ne quitterait pas la cafétéria tant qu’il n’aurait pas terminé son assiette, qu’il soit malade ou pas. La courte et ronde nonne au sarrau bleu poudre et aux dentiers qui la faisaient postillonner se tenait sur le bord de la sortie, à côté de la poubelle, pour faire à la fois la discipline et s’assurer que l’hostie de spaghetti qui goûtait l’hostie de savon ne se retrouve pas complètement aux vidanges. Criss, je capotais! J’avais commencé par ne plus prendre de dessert, ensuite plus de soupe, jusqu’à demander des portions réduites pour enfin finir par faire le réfectoire buissonnier. Certains enfants auraient mieux vécu ça, mais moi, j’étais pas équipé pour y faire face. À dix ans, je venais de voir mon grand-père dans sa tombe, de voir mon père pleurer… de constater la fragilité du plus fort des rocs, de la vie, celle que je croyais immuable, presque immortelle. Certains diront qu’on développe des symptômes pour attirer l’attention. Probablement en partie. Je peux juste dire que c’était pas conscient, car ce fut épouvantable à traverser pour le jeune, rachitique et frêle garçon que j’étais devenu. Je revenais du docteur avec ma mère, et celui-ci, à chaque fois, n’avait rien trouvé. En 1980, on n’osait pas parler beaucoup de ces choses-là. Pour les enfants, encore moins.

Cette anxiété est revenue me hanter dans la jeune vingtaine. Dès que je vivais une situation stressante, d’un meeting d’affaires au resto à une fille qui m’abordait, ça partait pis ça s’arrêtait pas. Ça a commencé par le mal de cœur, ensuite des criss d’envies de chier et ça s’est terminé par une hypocondrie manifestement aigüe, associée à de l’agoraphobie et des crises de panique qui m’ont mené directement chez le psy. M’en suis sorti, mais maudit… J’ai perdu des années de ma vie à m’en faire.

Ah oui, je suis aussi un peu TDA… peut-être pas mal. Je n’arrivais pas à me concentrer en classe, j’étais dans la lune, je dessinais quand je m’ennuyais. J’étais minable à l’école, sauf en arts, en français pis en anglais. Donc, pour réussir dans la vie, j’ai vite compris que j’avais besoin d’avoir un bon pinceau pis une bonne langue, genre… Je sais à quoi vous pensez, gang d’esprits tordus! Chu donc devenu grand’ gueule en communication graphique. J’ai pas mal réussi dans ce domaine, mais ce qui me passionnait plus que tout, c’était la musique.

À onze ans, je regardais avec admiration mon autre frère, de sept ans mon aîné… Je regardais aussi ses Playboy en cachette. Avec les amis du coin, on lui volait des capotes pour les remplir d’eau et les faire se promener comme une limace sur le plancher de linoléum vert de notre sous-sol. Il avait beaucoup de succès avec les filles et énormément d’amis. Pour moi, la raison était claire : il avait une basse électrique et il jouait dans un groupe. C’était la solution à mes problèmes. J’ai commencé à apprendre sur l’instrument qu’il me prêtait généreusement, jusqu’à ce qu’il le vende à une émule d’Elvis Presley. À treize ans, perdant cette béquille qui donnait un sens à ma vie, j’ai vu mon monde s’écrouler. Le temps a passé et je suis devenu véritablement orphelin.

Je vais toujours me rappeler de ce dimanche après-midi où mon père m’avait encore une fois envoyé dans ma chambre pour insubordination. Faut dire que j’avais appris à me défendre verbalement, n’ayant pas le frame requis pour le faire autrement. Personne ne m’accotait de ce côté. Quiconque ne me détruisait pas totalement par ses mots se retrouvait assassiné par les miens. J’étais implacable, cinglant et, surtout, vrai. Comme je dis souvent, un joueur de hockey pas de talent donnera des coups de bâton ou des coups de poing. C’est ce que je récoltais à la suite de mes réponses. Mais je ne pouvais pas me taire, c’était plus fort que moi : je devais me défendre.

J’étais donc dans ma chambre, à pleurer ma vie, à me demander si elle serait toujours comme ça, à me demander comment je pourrais être à la hauteur avec ce cerveau qui marche pas comme les autres, qui oublie ce qui ne l’intéresse pas sur les bancs d’école. Les trois autres avant moi n’avaient pas ce problème. Ils réussissaient au-delà de la moyenne. Je me sentais médiocre, défectueux… Mon père a probablement eu raison de me dénigrer et certains de me faire un mauvais parti. Y a plus d’issue pour moi, et à treize ans, à part se branler compulsivement, on comprend rien à rien.

« Toc, toc ». On cogne à ma porte. Tout doucement, celle-ci ouvre. Ma mère entre et j’ai l’impression de voir une apparition. Elle est là, dans ma chambre, je me retourne, séchant mes larmes et j’aperçois la basse de mon frère qu’elle tient dans ses mains. La transaction a mal tourné avec Elvis et ma mère a décidé de racheter cette vieille Fender Precision Bass 1965 et de me la donner. Je ne sais pas quoi dire. Ma mère m’a sauvé la vie ce jour-là.

Étant également rejet et solitaire au secondaire, je passais le plus clair de mes midis dans les locaux de musique, où j’ai appris par moi-même la guitare et le piano. Et à seize ans, je jouais enfin dans un groupe, j’avais les cheveux de Rod Stewart, crêpés et platine. Toutes les filles, de la plus fuckée à la plus preppy, me trouvaient de leur goût. J’avais enfin ma revanche. Ceux qui me méprisaient voulaient maintenant se tenir avec moi. J’étais un appât. J’étais rendu cool. J’étais certain que pour se faire aimer, fallait être exceptionnel, fallait en faire plus. Ordinaire, je ne valais rien.

La musique était mon refuge, mon équilibre, mon identité. C’est encore le cas aujourd’hui. Je joue tous les jours depuis, machinalement, continuellement.

À SUIVRE

©Daniel L. Moisan 2017-2020

Révision linguistique: Geneviève Taillon