WINEBAGO

par

Daniel L. Moisan

©2017-2020

I

Fareinheit 241

J’ai chaud. Je tremble. Malgré mes cinquante ans, ici, j’ai l’assurance d’un gars qui en a douze. Y a toujours un problème climatique dans une loge avant de monter sur scène. On dirait qu’y vente. Y fait frette aussi. Ma voix casse dans ce temps-là. J’arrête pas de me désenrhumer au point de blesser mes cordes vocales. Pis ça, c’est sans compter les esti d’envies de pisser. On dirait que notre vessie est aussi stressée et remplie que notre tête. Pis y a pas juste ma voix qui casse. Y a tout le reste aussi. J’ai le moral à terre malgré ce qui m’arrive. Imagine si Jésus s’était pas pointé après les fameux trois jours… Imagine si y avait eu un cave sur la colline, qui nous avait dit pendant dix ans « Peut-être, la semaine prochaine, y va être là »… On aurait oublié le type assez vite. L’avenir, comme la postérité, appartient à ceux qui livrent, peu importe comment, mais y livrent, criss. Pis le showbiz n’y échappe pas. C’est beaucoup de rêves et autant de réveils brutaux. À un point tel que je ne veux plus dormir du tout…

On dirait que je ne vois pas les palmiers à L.A. Trop occupé par ce que je fais, j’ai passé la criss de journée à Capharnaüm, dans la cour des miracles. C’est fucké en esti, l’rêve américain. Tout le monde a une chance. Si on y croit assez, qu’y nous disent, ça va arriver… Criss! Loin de vouloir être prétentieux, je regarde du monde chanter et je me dis « T’es-tu entendu, ciboire? ». Tsé, pas assez puissant pour fracasser des verres de cristal, mais assez faux pour que ces derniers disent « On se casse! »…

Certains ont mis leur plus belle cravate, d’autres ont enfilé un look de rocker avec un veston en cuirette cheap, ayant dû choisir entre ça pis pas de Kraft Dinner… Misère! Je jase même avec Alex, une ex-chanteuse–futur chanteur en transition de genre, qui a décidé de chanter du K.D. Lang, mais est pas sûre encore. Un autre gars, fin cinquantaine, qui a l’air d’un vendeur de char en pleine crise économique, me parle de sa passion avec la conviction et le désespoir d’un condamné à qui il ne reste plus que dix pas à faire dans le couloir de la mort, dans une prison du Texas. Il va chanter du Barry Manilow, une valeur sûre, selon lui. Y a même un gars qui a décidé de nous faire un beau spectacle en nous cassant les oreilles avec sa version hardcore de Suddenly d’Olivia Newton John. Y est certain que les juges vont tomber à terre en entendant son accouplement de Marilyn Manson et de la pin-up australienne. Y pourrait au moins accorder sa guitare, calvaire.

J’ai le numéro 241. Bien collé sur ma chemise, j’ai l’impression d’être du bétail marqué au fer rouge ou pire : une bebitte en voie d’extinction à qui on met une balise numérotée pour mesurer son évolution. Mais dans ce cas-ci, seulement quelques élus évolueront tandis que la majorité s’éteindra après aujourd’hui, sortant du théâtre en criant à l’injustice, en parlant de concours arrangé, se disant totalement incompris. Complètement frustrés, ils seront résilients. Après tout, n’a-t-on pas dit à Elvis Presley, à ses débuts, qu’il ferait mieux de ne pas quitter son boulot de jour? Et que dire de cet imprésario qui a dit aux Stones qu’avec un autre chanteur, ils auraient des chances de réussir?

Ça se peut, aussi, être juste pas assez bon. Mais ici, on s’en fout. Le personnel sur place a tout prévu pour nous donner l’impression qu’on est des vedettes. Criss de bullshit…

Le divertissement en général, la magie de celui-ci, c’est souvent juste une impression, un peu comme un tour de passe-passe. On romance les histoires des artistes à succès.

– Mister Mawousanne? You’re next, me dit calmement la régisseuse de plateau.

Câlisse. Pourquoi je suis ici? Pourquoi j’ai dit oui? Pourquoi j’ai rien compris encore? Anyway, c’est juste pour une toune. M’a me faire dire que chu bon mais pas assez, en espérant que cet autre échec ne sera pas retenu pour la TV, pis après, je rentre à Québec. L.A. ne se rappellera plus de moi demain matin so… no big deal. Mais après ça, là, là, c’est vraiment fini.

Je suis la fille backstage, qui me guide avec sa flashlight. C’est ben compliqué icitte? J’aurais dû me traîner un pain pour en laisser des petits morceaux afin de retrouver mon chemin tout à l’heure. Ah oui! Je m’étais pas encore présenté. Je m’appelle Dan pis j’ai un band qui s’appelle The Moskitoz, pis là, chu à Hollywood à l’émission Talent America. Quelqu’un a envoyé mon CD aux recherchistes et j’ai eu une invitation pour venir auditionner. On est dans un gros théâtre. C’est big en criss.

Chu venu tout seul. J’ai pas de blonde pis mes enfants sont vieux, pis y s’en câlissent un peu, je pense. Leur mère, par contre, ma musique ne la laissait pas indifférente. La preuve : est partie… avec raison, probablement. Pis par rapport aux enfants, c’est bien mérité, tsé. Je me faisais un devoir de ne pas lire ou de ne pas trouver bons les poèmes qu’écrivait mon père. Ça le blessait beaucoup. Je pense que c’est une distance normale qu’on prend face à nos parents dans notre développement quand on est jeunes. On se dit inconsciemment qu’on ne peut pas évoluer si on considère comme une fin ce que nos prédécesseurs ont accompli. Faudrait en parler à Darwin. Mais tôt ou tard, on finit par admirer nos parents car on se rend vite compte qu’on a pas fait beaucoup mieux qu’eux autres, et ça, c’est quand on a réussi à faire mieux.

Oh! J’entrevois un filet de lumière entre deux rideaux. La fille me prend le bras pour m’arrêter. C’est pas le temps encore. Sais-tu qu’a sent bon, elle? Pas laitte pantoute. Genre une petite stagiaire de vingt-cinq ans qui me regarde de haut, considérant que cirer et lécher les bottes de Simon Chose là, ça vaut plus que n’importe quelle carrière dans un bureau, donc imagine la face à un Canadian Wannabe… Est quand même fine, Petula. Tu vois que tous ses comportements et ses attitudes sont issus d’un mimétisme compulsif et corporatif, un peu comme les joueurs de hockey qui parlent tous de la même manière aux médias. Tout est dans l’attitude, comme y disent. Mais ça semble pas spécifié s’il s’agit d’avoir la tienne ou celle des autres. Les vrais rebelles toffent pas longtemps ou pas très richement. Alors peut-on blâmer quelqu’un de faire son téteux pour améliorer son sort? Aujourd’hui, avec du vécu, je réponds non. J’ai jamais tété personne… pis chu mort de soif et de faim trois-quatre fois aussi…

Bon, ça y est! Petula me pousse énergiquement pour avoir l’air de faire sa job comme il faut, et moi, je lui souris. Sur le côté, je vois Tyra Chose, l’ancienne mannequin, qui se charge de l’animation sur scène. Elle m’a pas parlé ni regardé. On va refaire le tournage de mon arrivée et mettre en scène des moments dans la loge avec elle, si jamais je suis choisi. Donc, j’aurai probablement pas le plaisir de la connaître. Ça applaudit à tout rompre. Je capote un peu. Sur le panel des jurys, y a un humoriste, une fille d’un girl band, une top modèle pis Simon Chose, le boss de la patente. Le gars est capoté. Y te regarde avec une seule chose en tête : ton potentiel commercial. Pis là, arrête-moi tes réflexions du genre « T’es encore jeune » ou « On s’améliore avec l’âge ». Le showbiz carbure au vin nouveau, point. C’est peut-être intéressant, anecdotique même, de voir un vieux lion chasser une gazelle sur Discovery Channel, mais ça relève plus du marginal que de la norme. Le seul endroit où ce qui a plus de cinquante ans est mis en valeur, c’est à Cuba. Ils sont peut-être ben fiers de leurs bagnoles, mais c’est uniquement parce qu’y en ont pas d’autres pour les remplacer…

Je les vois, ces pourvoyeurs de destinée avec leur verre Dunkin Donut commandité pis leur face remplie de botox. Ils posent continuellement, comme s’ils avaient encore et toujours quelque chose à prouver. Même leur arrogance traduit l’angoisse de perdre ce siège durement gagné, siège qui peut les éjecter à tout moment, selon la saveur du mois ou l’opinion d’un focus group.

C’est ça qui est drôle de L.A. Chu allé manger au resto avec mon ami Tom à mon arrivée. Ancien journaliste à Montréal, il est rendu ici, et grâce à lui, je dors pas dehors, l’avion ayant bouffé toutes mes économies. Donc tu rentres dans ces cafés et tout le monde qui est là semble en perpétuel casting. Comme si t’allais manger ta poutine Ashton en robe du soir. Si t’as l’air un peu rocker, genre comme moi, avec mes cheveux longs et ma barbe, y te regardent une seconde de plus, tout d’un coup que tu serais une personne à connaître, quelqu’un qui pourrait enfin les faire passer de chiot-de-pet-shop-dans-une-vitrine à lion-rugissant-au-grand-écran. Chu allé voir le pier de Santa Monica aussi. C’est tellement beau, le soleil, la mer, le… le… euuhhhh… Pardon?

– So! Daniel, how old are you? me demande le grand manitou.

Là, j’y fais la même face que quand une fille de vingt-cinq ans me demande mon âge dans un bar, un genre de face intitulée « Tu veux tu vraiment le savoir? ». J’ai déjà menti une fois sur mon âge, à Cuba. Une belle Mexicaine s’était approchée de moi et m’avait abordé gentiment. Brenda, qu’elle s’appelait. En vacances avec sa vieille tante, ronde comme un tonneau, elle trouvait plus attirant un bum aux cheveux longs qui lit un bouquin que la gang de saoulons russes, juste à côté, prêts à se battre avec n’importe qui. Après un moment de conversation, je la regarde et lui dis :

– Brenda, mais sais-tu l’âge que j’ai?

J’avais quarante-deux à l’époque.

– Euh… Trente ans? me répond-elle.

– Ah… Oui… Euh… C’est ça, lui répondis-je, sans le moindre regret.

J’avais menti. On a passé une super soirée à flirter sans se toucher, et en guise de remerciement, que dis-je, en gage de notre amitié sur le bord d’être épicée, elle me donna… un masque de lutteur mexicain. Oui, c’est bien ça. Ça battait l’ensemble des souvenirs qui m’ont été laissés par bien des femmes avec qui c’est allé beaucoup plus loin. Je l’ai encore aujourd’hui. Une chance qu’on est pas devenus amoureux pour vrai. Imaginez-nous en train de raconter notre histoire. « On s’est laissés en s’embrassant passionnément sur le tarmac et je lui envoyais la main avec mon masque de lutteur sur la tête, pendant qu’elle séchait ses larmes, de son hublot…» Santo, Nacho Libre, sortez de ce corps!

On est devenus amis sur Facebook, mais elle n’a jamais fait allusion à mon âge véritable qui était bien visible sur ma page. On s’est écrit deux-trois fois, a s’est mariée avec un compatriote, pis est partie en Europe avec son homme prendre des photos artistiques. Y sont fuckés, naïfs, idéalistes… beaux à voir, finalement.

La voix résonne à nouveau.

– So… Your age, sir? dit le pressé avec une certaine insistance.

– Fifty years old, sir, lui dis-je, du tac au tac.

Il me fait quelques blagues sur le fait que je dois me crémer tous les soirs ou ben je suis passé dans une clinique de remontage de face sur Sunset Boulevard, avant l’audition. Je lui réponds qu’au froid qu’y fait à Québec, on se conserve plus longtemps. Tout le monde rit. Et là, y me regardent tous en se disant « T’es drôle, mais t’es tu bon? ». Soudain, Simon me pose une autre question.

– Tell us about yourself, your life, your experiences…

Y me coupe les jambes.

J’y parle de quoi au juste? J’y raconte quoi? J’y parle tu de la fois où j’ai fait un showcase à Toronto, auquel devait assister Mr Stein, de New York, le gars qui a signé Madonna, Les Pretenders pis les Ramones, mais qui s’est jamais pointé, souffrant d’une pneumonie? J’y parle tu de l’ancien attaché de presse de Paul McCartney, qui m’avait découvert en Angleterre et qui m’a offert d’être mon gérant, mais qui a réalisé qu’il était barré dans tous les médias à la suite de son départ fracassant de l’écurie du Fab Four? J’y parle tu du gros bonnet de Québec qui, découragé de me voir aller, m’a offert dix mille dollars pour que je termine mon cinquième album et promette de me taire à jamais et de mettre l’emphase sur ma carrière de publicitaire ensuite? Je rajoute tu qu’après que j’aie accepté son pacte comme un idiot, il a retiré son offre, question de m’humilier mur à mur? Ou j’y dis tu la fois où une fille s’est approchée du stage, ben saoule, en me tendant la main et en criant « Passe-moi ton micro! », ce à quoi j’ai répondu « Passe-toi le toute seule! »?

Je cherche dans ma tête et je trouve rien de normal. À moins que je lui raconte la pire shot? C’était quoi la pire shot, donc? Ah oui, c’était celle-là. La fameuse tournée en Winebago…

À SUIVRE

©Daniel L. Moisan 2017-2020

Révision linguistique: Geneviève Taillon